La productivité du violoniste, Pierre Rimbert*

Exécuter une pièce de Mozart à Vienne en 1785 ou, deux siècles plus tard, au Carnegie Hall de New York nécessite la même quantité de travail pour les virtuoses.

*Pierre Rimbert est rédacteur au Monde Diplomatique.


Le cas qui nous sert d’introduction revient à dire, dans le langage peu mélodieux de l’économie, que la productivité stagne dans le secteur de la musique de chambre. Entre ce Mozart et aujourd’hui, le temps de travail nécessaire à la confection d’un métronome s’est effondré : la productivité manufacturière, elle, a crû sans cesse. Et comme le salaire des artistes n’est pas resté bloqué depuis le règne de Frédéric II, le coût des performances artistiques augmente plus vite que celui des produits fabriqués en usine. Ce mécanisme décrit au milieu des années 1960 par deux jeunes économistes de Princeton, William Baumol et William Bowen, prend le nom de « maladie des coûts » (cost disease). Un demi-siècle plus tard, ce mal ronge de nombreux domaines, dont ceux de l’éducation et de la santé. Puisque « la quantité de travail requise pour produire ces services est difficile à réduire », explique Baumol dans un ouvrage consacré à l’actualité de sa trouvaille(1), leurs coûts de production s’élèvent donc régulièrement par rapport à ceux des secteurs facilement automatisables.

Aux États- Unis, entre 1978 et 2008, le prix des services hospitaliers a augmenté (hors inflation) trois fois plus que l’ensemble de l’économie; et les frais de scolarité dans l’enseignement supérieur, deux fois et demie.
La maladie des coûts affecte les domaines les plus divers : bibliothèques, services juridiques, services sociaux, poste, sécurité, nettoyage des rues et ramassage des ordures, restauration, justice, police de quartier, réparations diverses. Point commun : une résistance à l’automatisation, car ces métiers exigent un contact humain prolongé et/ou une attention particulière portée à chaque cas. La qualité du service en dépend. « Qui tenterait d’accélérer le travail des chirurgiens, des enseignants ou des musiciens aurait de bonnes chances d’obtenir une opération bâclée, des élèves mal formés ou un très étrange spectacle », note Baumol.
Si aucun administrateur musical n’a encore songé à éliminer un violon pour doper la productivité d’un quatuor, les pouvoirs publics transposent à leur manière cette idée « géniale » à d’autres domaines. Quand l’austérité tient lieu de pensée-réflexe, compressions d’effectifs, obligation d’abréger le temps passé avec chaque usager et baisses relatives de salaire frappent prioritairement l’école, l’hôpital et les services sociaux. « L’inquiétante morale de l’histoire, écrit Baumol, est que parmi les productions les plus vulnérables à la maladie des coûts se trouvent certains des attributs les plus vitaux des sociétés civilisées. » Symétriquement, les secteurs à productivité croissante appartiennent au monde de l’entreprise privée. En choisissant d’altérer les activités indispensables à la vie collective pour en baisser le coût, les dirigeants effectuent un choix de classe : plus dépendants que les riches des services collectifs, les pauvres subissent davantage les conséquences de leur dépérissement. 

La conjonction de l’obsession austéritaire et d’innovations technologiques susceptibles d’entraîner des hausses de productivité place les pouvoirs publics à un point de bifurcation : continuer à soigner la « maladie de Baumol » en poussant toujours plus loin la détérioration des services vitaux ou accepter la hausse de leurs coûts non plus comme une malédiction comptable mais comme la juste rémunération d’un bienfait. Pour l’heure, tout paraît porter la première option. Après la mécanisation du « tour de main » ouvrier et celle des emplois de contact standardisés, la robotisation du travail intellectuel est en marche. Générateurs automatiques de textes, analyses informatiques de jurisprudence, diagnostiqueurs médicaux numériques reliés à des bases de données, aide à la décision, cours en ligne, etc., pourraient accroître la productivité dans les services, détruire beaucoup d’emplois et créer quelques milliardaires. C’est l’option libérale.
Toutefois, la maladie des coûts pourrait induire sa propre médication en poussant le régime économique à excéder ses conditions de survie. Selon Baumol, les dépenses de santé représentaient 5 % du produit intérieur brut (PIB) états-unien en 1960 ; en 2012, 18 %. À ce rythme, la santé représenterait 62 % du PIB des États-Unis en 2105. Certes, ce pays est un cas extrême, et l’on doute à bon droit d’extrapolations aussi hardies. Mais en complétant cette évaluation par celle des autres activités touchées par la maladie des coûts, on distingue une tendance : à mesure que les gains de productivité érodent la quantité de travail nécessaire à la fabrication des biens industriels, la valeur des productions humaines dérive de plus en plus des services gourmands en travail humain, lesquels se situent souvent dans le domaine public et de l’intérêt général. 

C’est là le point décisif : le déplacement du centre de gravité de la valeur vers les services collectifs annonce une intensification des conflits d’appropriation qui les entourent. Impatients de les aiguiller sur la voie de la productivité afin d’en diminuer les coûts, industriels et gouvernants conjuguent déjà leurs efforts. Pour les forces sociales désireuses de rebâtir de véritables services communs et de promouvoir la facette émancipatrice de la technologie, le terrain de bataille est tout désigné.

(1)William Baumol, The Cost Disease. Why Computers Get Cheaper and Health Care Doesn’t, Yale University Press, New Haven,2012. Les citations ainsi que de nombreux exemples en sont tirés.

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